Werk:Le cardinal Nicolas de Cues/Introduction
Peu de vies ont été aussi remplies que celle de Nicolas de Cues.
Peu d'hommes ont été mêlés d'aussi près, à la fois aux événements
les plus importants et aux diverses manifestations du mouvement
intell« ctuel de leur siècle. Puisque ce siècle, le XV% est caractérisé
par une triple crise : politique, religieuse et morale, qui en font l'un
des plus tourmentés de l'Histoire ; et puisque, dans le chaos des
institutions, des idées et des tendances s'y élabore le profond mouve-
ment de « Renaissance » d'où sortira ce qu'on est convenu d'appeler
* « le monde moderne », on conçoit de quel intérêt peut être l'étude
d'un personnage qui en refléta les aspirations, tout en s'eff'orçant de
leur imprimer une orientation.
Lorsqu'il écrivait, en 1440, sop principal ouvrage philosophique : le
De Doc ta ignorantia, Nicolas était âgé de trente-neuf ans. Jusque-là,
on l'avait vu, secrétaire du cardinal Orsini, s'illustrer parmi les
humanistes en découvrant des manuscrits précieux. Au Concile de
Baie, où il avait paru d'abord comme avocat, il s'était révélé orateur,
canoniste, érudit; et la hauteur de vues dont il avait fait preuve dans
un écrit dédié à l'Assemblée : le De Concordantia catholica (1433),
avait révélé en lui, en même temps que le zèle d'un réformateur,
quelque chose des qualités qui font l'homme de gouvernement. Plus
tard, lorsqu'il avait vu certains principes posés par lui produire de
tout autres fruits que ceux qu'il en attendait, et le Concile menacer
de sombrer dans l'anarchie, il avait prouvé, en se ralliant au parti
d'Eugène IV, que le sens pratique ne lui faisait pas défaut (14.37). Dans
l'intervalle, d'ailleurs, il avait cherché à ramener les Hussites au
giron de l'Église et s'était acquitté avec succès de délicates fonctions
que lui avait values l'estime des pères du Concile. En tout cela, le
futur cardinal apparaissait comme un puissant travailleur intel-
lectuel, doublé d'un homme d'action capable de faire converger
vers un but immédiatement utile les lumières de sa science.
Tel il était en quittant Bâle, tel le Cusan se retrouva, lorsqu'au
retour de sa mission officielle à Constantinople, il eût reçu ce qu'il
VI Nicolas (le r,uos.
a apj)elé sa « rùvélation i)hilos()phique ». Ou le vit, dans les diètes
d'Empire, « Hercule des Eugéniens », lutter contre la « neutralité
allemande » et le schisme de Félix Y, jusqu'au triomphe du pontife
romain. Promu cardinal (1449), il parcourut, à titre de légat
« a latere », l'Autriche, la Bavière, la Franconie, la Thuringe, la
Saxe, les Pays-Bas, la vallée du Rhin, annonçant le grand jubilé,
réunissant des conciles provinciaux, prêchant le retour à la vie
chrétienne, à la discipline religieuse, à la paix sociale, et prenant
des mesures pour perpétuer l'œuvre de réforme. Dans son diocèse
de Brixen, tout en se livrant à un travail pastoral intensif, il lutta
presque sans arrêt, et jusqu'à la menace de mort, pour assurer
l'indépendance de son ministère et l'autonomie de son évêché.
A Rome, enfin, comme vicaire général de la ville en l'absence de
Pie II, puis comme camérier du Sacré-Collège, il mérita, par ses
multiples labeurs, le surnom de « vice-pape » .
Dans cette vie si occupée, consacrée tout entière au service de
l'Église, la spéculation philosophique et scientifique ne marque pas#
un arrêt ou un repos : elle n'est qu'une manifestation, dans un ordre
spécial, de la même activité conquérante qui la remplit. Nicolas
de Cues ne fut pas un dilettante, comme tant d'autres génies aux-
quels fait songer la Renaissance . Il ne regarda point le plaisir que
procure le savoir comme la fin de la connaissance ; et s'il fut un
homme « universel », l'universalité ne lui parut jamais devoir
exclure l'unité : chez lui, l'action explique la pensée et la pensée
explique l'action. Voilà pourquoi on ne saurait bien le comprendre
que dans une étude d'ensemble embrassant à la fois son activité
extérieure et son activité plus proprement intellectuelle. Pareille
étude n'a jamais été tentée en France. En Allemagne, les ouvrages
déjà anciens de Dlix (1847) et de Scharplf (1871) ont considérable-
ment vieilli sans avoir été remplacés. Il est temps, ai-je pensé, de
combler cette lacune, et de présenter aux historiens, aux philo-
sophes, ou même à quelques autres, un tableau de l'action et de la
pensée de Cusan.
Mon intention n'est pas do suivre à la trace le fils du batelier
de Cues dans sa cure d'Altrich (1425), son doyenné de Coblentz (1427),
sa prévôté de Miinster-Meinfeld (1435), son archidiaconé de Liège,
(1442), son évêché de Brixen (1450), son vicariat de Rome (1459) :
les étapes de sa carrière ecclésiastique ont été trop extérieures à
sa véritable vie pour que je puisse y chercher utilement les
divisions de mon travail. Même la série des événements saillants
Iiilrodiiciioi). VII
qui s(5 |)r()(liiisir(Mi(, dans la (•hfôticiitn rii(,i'(î sa naissance (l'IOlj ot sa
mort (1 KM) ; j)ar oxoini)l(^ rouvcrtnro <ln conciln de li/ilo (I4.'H),
la réalisation à Floronco do rnnioii dos Kf^lisos grecque et latine
(Ml)!)), la jji'iso do Constantinople i>;ir les Turcs {145;i), ne saurait
déterminer à mes yeux les cadres de peintures successives. C'est ici
autour d'un écrit, là autour d'iiiH^ mission, ailleurs autour d'un
problème qu'il \\\o faudra groupei- les actes et les idées d'un homme
(pii, loin dosolaisser dominer par les événements, multif)lia toujours
sans en abandonner jamais aucun, les champs de sa prodigieuse acti-
vité. Je ne cesserai pas, néanmoins, d'avoir présentes à l'esprit
les notions que fournissent les deux œuvres capitales auxquelles il
a été fait allusion : le De Concordantia catholica et le De Docta
ignorantia ; elles m'aideront k retrouver, soos les reflets chan-
geants de l'action ou de la pensée cusiennes, la trame profonde qui
en assura la continuité, et qui n'est autre qu'un ardent désir d'union,
d'harmonie, joint à un sens aigu de la transcendance de la vérité
métaphysique et à une adhésion sereine au contenu de la révélation
chrétienne.
Beaucoup de travaux spéciaux sur Nicolas de Cues ont paru
depuis un demi-siècle, en Allemagne et eu Italie. On en trouvera
})lus loin le détail. Les principaux sont ceux de J . Marx et de
R. Sabbadini sur l'étudiant et l'humaniste ; de Birck sur la période
du concile de Baie et de la neutralité allemande ; de J. Uebinger
sur la grande légation ; de A. Jàger sur les démêlés de l'évêque de
Brixen avec Sigismond d'Autriche; de G. Uzielli sur le savant; de
R-. Falkenberg et de J. Uebinger sur le philosophe. En France, on
ne trouve guère à signaler, depuis la thèse latine de Th. Desdouits,
que les récentes études de P. Duhem sur « Nicolas de Cues et
Léonard de Vinci». De tous ces [écrits, ainsi que des ouvrages
généraux de M^^ Hefele, de L. Pastor, de N. Valois, etc., sur l'époque
qui m'occupe, je tirerai largement parti. Toujours, pourtant, j'aurai
souci de me reporter aux sources, dont le champ est demeuré en
partie inexploité ou inexploré.
Les plus importantes sont : parmi les imprimés, les actes insérés
dans les collections de Mansi, de Raynaldi, de Martène et Durand,
de Chmel, de Freher-Struvius ; les relations de Jean de Raguse, de
Th. Ebendorfer, de Jean de Ségovie, etc., publiées par Palacky et
Birk dans les Momimenta concUiorum saeculi XV ; les documents
rassemblés par J. Haller dans son ConciliumBasiliense et ceux qui
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viii Nicolas de Cues.
font suite aux St^uli storici sut concUio cli Firenze, de Cecconi ;
les récits historiques d'Aeneas Sylvius; les chroniques des villes
allemandes, groupées sous le titre de Chronihen der deutschen
Stacdte : les écrits qui figurent dans le Westfalen u?id Rheinland
im XV Jahrhundei't de J. Hansen, dans les Scriptores y^erum
iSeV^^/can^m de Markgraf, dans les Scriptores rerum Bynmswicen-
sium de Leibnitz, dans les Fontes rerum Austriacarum, etc.
Parmi les sources inédites, il y a lieu de signaler particuliè-
rement : aux archives Vaticanes, des bulles et des suppliques
figurant aux registres des papes Martin V, Eugène IV, Nicolas V,
Calixte III, Pie II ; — à la bibliothèque du Vatican, les codd. lat.
1244 et 1245 contenant, datés, les sermons de Cusa ; — aux archives
du Gouvernement, à Innsbrlick, les fonds de Brixen, de Trente, du
duché et de la famille ducale (Pestarchiv et Sigmundiana) qui
contiennent, outre de nombreuses pièces originales, dont Jaeger n'a
pas eu connaissance, quatre recueils in-fo d'actes, de lettres, de
procès-verbaux relatifs à l'administration du diocèse de Brixen :
le Regestum cusanu^n, les Acta concordiae, le registre intitulé
Handlung zwischen Cardinal Niclausen ron Cusa... und Herzog
Sigmund zu Oesterreich (pièces groupées à peu près en ordre et
reliées par un commentaire émanant d'un membre du chapitre de
Brixen, de Michel de Natz, vraisemblablement), le Missiv-Baech
was sich mit dem Cardinal Nicolai C usant und der Abtissin
Verena von Stuhen Zuegeiragen (collection et récits émanant de
Sonnenburg) ; — à la bibliothèque de Cues, le cod. 221 (vaste
recueil de copies relatif aux dernières années du conflit de Cusa
avec Sigismond, œuvre probablement de Simon de Welen) — à Cues
encore, ainsi qu'aux bibliothèques royales de Belgique et de
Londres, les manuscrits étudiés et annotés par Cusa. Ajoutons à
cela de nombreux documents conservés aux archives ou aux
bibliothèques de Munich, de Coblentz, de Cologne, de Dusseldorf, de
Breslau, de Bruxelles, de Londres, de Paris, de Florence, d'Utrecht,
de Vienne, etc., dont on trouvera la référence à l'endroit où ils
seront cités.
A tous ceux qui m'ont encouragé à entreprendre et à poursuivre
ce travail ; à tous ceux qui ont facilité mes recherches ; à tous ceux
qui m^jnt éclairé do leurs conseils Je me fais un devoir de présenter
ici l'expression de ma vive gratitude.